Affiches, galerie photo et cafés-concerts : quand la musique tient dans une arrière-salle
À l'Espace B, le concert commençait bien avant la boîte noire du fond. Il commençait dans la première pièce, devant les programmes empilés sur le zinc, avec leurs grosses lettres serrées les unes contre les autres, et devant le mur blanc d'en face où quelqu'un avait accroché des photos à hauteur d'yeux. On y passait une demi-heure, parfois plus, avant même de savoir à quoi ressemblait le groupe du soir.
Du Champion Gothic et du papier plié : les programmes de Michael Sallit
Dans les années 2010, la plupart des bars de Paris étaient passés aux événements Facebook et avaient arrêté d'imprimer quoi que ce soit. L'Espace B, au 16 rue Barbanègre, a gardé longtemps ses dépliants du mois. Le graphiste Michael Sallit en a dessiné toute une série, ainsi que des affiches. On en retrouve une sur Fonts In Use, la base de données des typographes : celle du concert de Lingua Ignota, que Sallit y a déposée lui-même.
Sur ces feuilles, il n'y avait ni photos de presse, ni logos de partenaires en bas de page. Juste de gros blocs de texte en Champion Gothic, une famille de lettres dessinée au début des années 1990 pour Sports Illustrated. Elle reprend les vieux caractères en bois des affiches américaines, ceux des combats de boxe et des foires. Sallit changeait la graisse et la largeur d'une ligne à l'autre, si bien que la page devenait une grille serrée où le nom d'un groupe de noise touchait celui d'un chanteur folk de Melbourne. J'en ai encore un, punaisé au-dessus de mon bureau, jauni sur les bords.
Le mur du bar : d'Émilie Hallard aux sérigraphies
La première salle donnait sur la rue par une grande vitre, et elle servait de galerie. Rien d'intimidant : on ne marchait pas sur la pointe des pieds, on regardait les tirages une bière à la main, entre huit et neuf heures, pendant que le groupe finissait sa balance de l'autre côté du mur. Il arrivait qu'un coup de grosse caisse fasse vibrer un cadre.
À l'automne 2013, il y a eu Animal triste, d'Émilie Hallard, dont L'Œil de la Photographie avait parlé à l'époque. Du noir et blanc, de la couleur, des corps et des visages pris de très près. Ça allait bien avec le quartier, qui n'a jamais été très lisse. Les autres mois, on voyait des sérigraphies d'illustrateurs venus des fanzines, des pochettes de disques tirées à cent exemplaires, ou des photos de tournées prises depuis le siège passager d'une camionnette.
| Élément du lieu | Dans la salle de devant (le bar) | Dans la salle du fond (le club) |
|---|---|---|
| Ce qu'on voyait | Tirages photo au mur, programmes papier sur le comptoir, tables en bois | Murs peints en noir, scène basse d'une trentaine de centimètres, rideau rouge |
| L'ambiance sonore | Discussions, vinyles passés derrière le bar, bruit des verres | Les amplis faisaient presque tout, la sono suivait ; les musiciens à deux mètres |
| Les repères graphiques | Affiches typographiques (Michael Sallit), fanzines en dépôt, cassettes et 45 tours | Setlists écrites au marqueur et collées au gaffer au pied des micros |
Des cafés-concerts de Paris aux milongas de Buenos Aires
Un café de quartier devant, une salle de musique derrière ou au sous-sol, deux cents personnes au plus : on n'a rien inventé rue Barbanègre. On trouve ce plan dans à peu près toutes les villes où la musique a poussé loin des grands théâtres. À Tokyo, ce sont des caves de jazz. À Glasgow ou à Melbourne, l'arrière-salle d'un pub. Et en Argentine, les milongas de quartier.
À Buenos Aires, loin des dîners-spectacles pour les cars de touristes, le tango se danse souvent dans des endroits qui ne paient pas de mine. Une salle au premier étage d'un club de sport, un parquet fatigué, des chaises alignées contre les murs. Les danseurs arrivent avec leurs chaussures dans un sac en plastique et se changent sur un coin de banc. On boit un verre en attendant, on parle fort, puis l'orchestre ou le DJ attaque et le silence tombe d'un coup : ceux qui dansent dansent, les autres regardent. Ce soir-là, j'ai pensé à la rue Barbanègre à huit heures et demie, quand la porte du fond s'ouvre.
Ce récit pour visiter Buenos Aires à travers ses cafés, le tango et ses quartiers raconte bien cette ville qu'on fréquente plus qu'on ne la visite. On y trouve le cortado du matin avec son petit verre d'eau gazeuse, le dimanche à San Telmo, et ces milongas où l'on entre sans rien connaître et où personne ne vous demande rien.
Ce qui survit sur papier et sur les murs
Quand une salle ferme, la musique s'en va vite et le papier reste. Dans les cartons de ceux qui sortaient dans le nord-est parisien à cette époque, on retrouve à peu près toujours les mêmes choses : un billet tamponné à l'encre violette, une affiche roulée avec un élastique, une carte postale ramassée un soir de vernissage.
Pour retrouver qui a joué et quand, vous pouvez parcourir notre agenda des concerts à Paris et la mémoire des soirées de 2012 à 2018. Et si vous cherchez où retrouver cet esprit de quartier aujourd'hui, entre péniches, disquaires et tables du dimanche, notre dernière page rassemble nos adresses pour sortir dans le 19e autour de la Villette et du canal de l'Ourcq.