Carnet de mémoire • 16 rue Barbanègre, Paris 19e

L'Espace B : des années de rock indé, de sueur et de rideau rouge entre l'Ourcq et la Villette

Pour arriver au 16 de la rue Barbanègre, on descendait à Corentin-Cariou sur la ligne 7, on longeait le canal Saint-Denis et on tournait dans une rue tranquille où rien n'annonçait une salle de concert. Rien, sauf une trentaine de personnes qui fumaient sur le trottoir, un verre à la main, et une devanture écrite dans une police que personne n'aurait osé choisir ailleurs. Pendant des années, l'Espace B a été un des rares endroits de Paris où l'on pouvait voir à deux mètres un groupe de post-punk de Chicago, un guitariste touareg ou un duo de synthés analogiques, juste avant qu'ils ne remplissent des salles quatre fois plus grandes.

Deux pièces en enfilade : le bar devant, la boîte noire au fond

Le lieu tenait en deux rectangles. Devant, côté rue, un bar-restaurant tout en longueur, avec des tables en bois, des banquettes fatiguées, une cuisine qui envoyait des assiettes chaudes jusqu'à dix heures, et des murs blancs où les expositions changeaient à peu près chaque mois. On pouvait y entrer à dix-neuf heures pour une pinte sans savoir qui faisait la balance de l'autre côté du mur. Ça m'est arrivé plus d'une fois. J'ai découvert comme ça des groupes dont je n'aurais jamais acheté le disque.

Vers vingt heures trente, on payait son entrée, six, huit, douze euros selon les soirs, souvent en liquide à une petite table coincée dans le couloir, et on passait au fond. Là, plus de fenêtre. Une boîte noire d'un peu moins de deux cents personnes debout quand c'était plein à craquer, une scène basse presque au niveau du premier rang, un rideau de velours rouge derrière la batterie, et la console son calée au fond. Dans une pièce pareille, on ne triche pas avec le son. Le soir où les Japonais de Lite ont branché leurs amplis, j'ai senti la grosse caisse dans les côtes avant de l'entendre.

Les programmateurs indépendants de Paris, Hartzine, Super!, Hands in the Dark, Murailles Music et d'autres, y revenaient sans arrêt. Il faut dire qu'entre la cave voûtée de cinquante places où l'on joue au chapeau et la salle de cinq cents places hors de prix pour un groupe américain en première tournée européenne, Paris n'offrait pas grand-chose. L'Espace B bouchait ce trou-là.

Du post-punk au folk : ceux qui sont passés devant le rideau

J'ai gardé quelques programmes mensuels, ces dépliants noir et blanc en caractères gras serrés qu'on pliait en quatre dans sa poche en sortant. Le graphiste, si je me souviens bien, s'appelait Michael Sallit. Quand je les relis aujourd'hui, je me dis que j'ai raté beaucoup trop de soirs.

On y a vu Jeffrey Lewis, l'anti-folk new-yorkais, dérouler ses bandes dessinées peintes à la main entre deux chansons. Dogbowl, vieux briscard de l'underground américain, un soir d'avril 2015 que La Blogothèque avait annoncé avec gourmandise. Robert Forster, l'ancien chanteur des Go-Betweens, venu presque seul en novembre 2017. Damo Suzuki, la voix de Can, improvisant avec des musiciens trouvés sur place. Et Mdou Moctar, un soir d'août étouffant, bien avant que ses disques fassent le tour du monde.

La même semaine, la salle pouvait passer du screamo de The Saddest Landscape et Rosetta à la techno brute de Hieroglyphic Being, venu de Chicago, puis à la pop synthétique de Molly Nilsson ou aux chansons yé-yé un peu psychédéliques de Laure Briard. Nous avons rassemblé une partie de ces dates, avec un calendrier des concerts parisiens, sur notre page consacrée à l'agenda des concerts et aux archives de la scène indé à Paris.

Dans la loge et pendant la balance : le métier qui change

Vers seize heures, le camion de tournée se garait en warning rue Barbanègre pour décharger les flight-cases. Rien de glamour. Quatre types qui avaient avalé la route depuis Lyon buvaient un café au comptoir pendant que l'ingé son câblait la grosse caisse et râlait sur un retour qui crachait.

Ce qui a le plus changé en dix ans, sur scène et dans le van, c'est ce que les musiciens ont dans la poche. Avant, il fallait un accordeur à aiguille au bout d'un câble jack qui lâchait une fois sur deux, un métronome mécanique pour le batteur, des grilles d'accords scotchées au sol avec du gaffer, et un enregistreur à cassette ou un MiniDisc pour ne pas perdre le morceau trouvé pendant la balance.

Aujourd'hui, qu'on joue dans une cave du 19e ou dans son local de répète, le téléphone a remplacé la moitié du sac de câbles : un accordeur juste au comma près, un métronome réglé morceau par morceau, un multipiste pour maquetter un riff à l'arrière du camion, de quoi isoler une ligne de basse pour la relever à l'oreille. Il existe aujourd'hui tout un tas d'applications de musique pour musiciens, des petits utilitaires gratuits aux vrais studios de poche.

Un mur blanc pour la photographie

L'Espace B, ce n'étaient pas que des décibels. Le mur de la première salle servait de vraie galerie, avec des vernissages où les photographes de la presse indé croisaient les habitués du quartier. Je me souviens d'Animal triste, l'exposition d'Émilie Hallard, dont L'Œil de la Photographie avait parlé. Des portraits crus et tendres à la fois, qui allaient bien avec l'endroit. Nous revenons sur cette identité visuelle, sur l'affiche de concert et sur les lieux qui gardent cet esprit dans notre dossier sur les scènes indépendantes, les affiches et les cafés-concerts.

La fermeture et ce qu'il reste de l'esprit de Barbanègre

À l'été 2018, l'Espace B a dû arrêter ses concerts sur ordre de la préfecture, comme plusieurs petites salles parisiennes à la même époque. Télérama avait titré « Série noire ». La salle s'est relevée, a tenu encore un peu, puis les confinements ont fini le travail. Il y a eu des rumeurs de réouverture, une dernière parenthèse, et le rideau est resté baissé.

Quand une salle de deux cents places ferme, toute la fin de soirée du quartier se déplace de quelques rues : vers les péniches du bassin de la Villette, les bords du canal de l'Ourcq, les friches de la Porte d'Aubervilliers. Si vous cherchez où retrouver un peu de cette ambiance dans le nord-est parisien, et où vous attabler le dimanche matin quand les oreilles sifflent encore, parcourez notre guide pour sortir dans le 19e arrondissement, autour de la Villette et le lendemain de concert.